les minuscules

 

bip

 

Ils sont là, frémissants derrière la porte automatique. Myriam compte la base de la caisse, puis elle pose ses mains à plat sur ses cuisses. Elle regarde sa petite montre dorée. Il est huit heures, l’heure de l’ouverture. Cannes, déambulateurs et vieux sacs recyclés envahissent le magasin. John, le poivrot, s’installe au restaurant, juste en face de sa caisse. Il n’a pas besoin de commander, son café chargé arrive sans qu’il ouvre la bouche.

Le premier client. Bip, deux yoghurts, bip, une barquette de choucroute, bip, une demie bouteille de vin. Les pièces de cinq francs sont froides, Myriam déteste leur odeur sur ses mains. Les vieux défilent avec leurs maigres courses, un jour, un repas, une personne. Myriam sourit, dit quelques mots. Aujourd’hui, personne ne lui répond.

Une cohue enfantine commence à se faire entendre. Bip, les couches, bip le lait, bip, la salade, bip, le blanc de poulet, bip, la compote de pomme. Enfants angéliques, sourire éclatant et petit mot gentil, bien qu’un peu condescendant. L’irritante perfection s’en va sur ses talons haut et laisse dans son sillage un délicat parfum de rose. Bip, les couches, bip, le lait, bip, les pizzas surgelées, bip, les glaces. Hurlements suraigus, grenouillères toute barbouillées de tâches du petit-déjeûner, sourire triste. Myriam aurait envie de lui prendre la main, mais elle n’ose pas. Elle se demande quelle maman elle aurait été, glace ou compote de pomme ?

Midi, des grappes d’hommes s’engouffrent dans le magasin, fatigués, silencieux, recouvert de la fine poussière du chantier d’en face. Bip, les sandwiches au salami, bip, le poulet rôti, bip, la bière. Myriam pense à son père, au ciment qui tombait de ses cheveux lorsqu’il s’asseillait aux pieds de son lit pour lui raconter l’histoire du soir.

L’après-midi s’écoule doucement. La vieille Josette trottine, parle très fort, s’arrête longuement à chaque caisse. Bip les bouteilles de vin, bip la tartelette au citron. Un garçon sale furète interminablement dans les rayons. Bip, le demi litre de bière, bip le croissant écrasé à moitié prix. Les mains constellées de traces de piqûres dégoûtent Myriam, mais les yeux limpides la touchent.

Fin d’après-midi, les gamins du Collège arrivent, remplissent le magasin de parfum, d’hormones, de rires. Bip, le red bull, bip, les chips, bip, les bonbons. Myriam admire leur insouciance avec une pointe de regret.

Sortie du bureau, heure de pointe ; Les costumes cravates entrent par paquet dans le magasin, allô chérie, c’est lequel que tu veux, y en a mille ! Bip, la bouteille de Bordeaux, bip, le filet de bœuf, bip, les brocolis bio.

 

Myriam ferme la caisse. Elle a mal au bras, à la nuque, au dos, mais elle sourit. Elle met les écouteurs de son vieux walkman sur ses oreilles, appuie sur play. Plus de bip, jusqu’à demain.

 

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