les minuscules

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chinatown’s first love
 
Fang ne voit plus que la petite silhouette de Lin qui traverse le restaurant. Son pas est saccadé, très rapide. Elle parvient très vite à sa hauteur, se glisse sur la chaise vide, tel un chat. Rien ne bouge, les gros glaçons ne s’entrechoquent pas dans l’eau, le soja ne cille pas dans sa bouteille en verre. Assise bien droite, Lin lisse nerveusement sa courte jupe écossaise pendant que le serveur rempli un second verre d’eau glacée. Les deux adolescentes sont seules, oubliées sous les néons criards de cet immense all you can eat sushis. Fang étend sur le bois sale et collant de la table ses longues mains translucides – si élégantes, si délicates que son père lui interdit strictement de les utiliser pour quoi que ce soit d’autre que la comptabilité du magasin et ses devoirs de mathématiques. A la vue de cet éventail de longs doigts blancs, Lin tressaille, mais garde farouchement la tête baissée vers ses propres ongles recouverts de paillettes multicolores. Fang profite de sa timidité pour l’admirer, détailler chaque millimètre de son visage. Lin a déposé un peu de bleu sur ses yeux, ondulé ses longs cheveux noirs avec un fer américain et un gloss rose brille sur sa petite bouche de poupée. Fang se mord la lèvre, tripote sa coupe garçonne et regrette de ne pas savoir se maquiller.
Les deux jeunes filles ne se parlent pas, se contentent de ramener l’une après l’autre des assiettes colossales à leur table pour y picorer distraitement. Leurs baguettes se frôlent. Lin sourit, comme elle l’a fait lorsque Fang lui a glissé un petit billet écrit en anglais, quelques mots pour l’inviter, à cinq rues du magasin et du cabinet d’acupuncture des parents de Lin ; un bout de papier froissé pour se donner rendez-vous dans cet immense restaurant que leur deux mères ont d’un commun accord décrété dégoûtant et infréquentable, en faisant ainsi le lieu le plus chic qui soit. Lin n’a pas osé lever les yeux une seule fois, mais lorsque Fang repousse sa chaise pour partir, Lin attrape son poignet, glisse vers sa main. Leurs doigts se cherchent, s’entrelacent, se caressent jusqu’à ce qu’elles débouchent sur Bayard Street, la rue du magasin et du cabinet d’acupuncture.
 

 

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