les minuscules

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jeunes filles sur banquette cff
 
22h34 Neuchâtel
Elles sont quatre. Quatre grandes adolescentes trop maquillées. Le vernis orange glisse sur tous les ongles et la vodka coupée au thé froid s’échange de mains en mains. Les doigts forment un éventail comique autour du goulot pour ne pas abîmer la laque criarde. Les lampées sont plus fréquentes dans le coin gauche, près de la fenêtre. La cheffe de la petite meute boit, trop. Elle est belle. Un physique agressif, érotique. Le cartilage de son oreille droite est tatoué. Ses cheveux plaqués en arrière et son maquillage de chat sauvage la vieillissent. Sa silhouette suggestive se moule dans des vêtements noirs et bon marché relevés par d’énormes bijoux de pacotille. Elle effleure mon homme de ses yeux verts, sa bouche s’entrouvre de quelques millimètres. Mes ongles poussent, se transforment en griffes prêtes à lacérer cette petite garce. Ma rage se diffuse par cercles concentriques, l’atteint. Elle se concentre enfin sur moi, me regarde, me scrute, me jauge. Je l’affronte. Elle grimace et se retourne vers ses copines comme si rien ne s’était passé. Une vague grotesque de pouvoir, de plaisir gonfle dans ma poitrine. Je suis encore assez séduisante pour intimider une fille de vingt ans, une fraîche amazone armée jusqu’aux dents pour la chasse au Prince Charmant.
 
Les armes de guerrières de la nuit… Je n’ai pas oublié, le gloss au goût de fruits trop mûrs, les préservatifs assortis au brillant à lèvres, les cocktails improbables, le soutien-gorge tricheur et toujours, toujours, cette ridicule petite pointe d’espoir ; je vais le trouver, ce soir. Il sera beau, drôle, intelligent. Il m’embrassera sur la joue en caressant le coin de ma bouche de ses lèvres charnues, le sexe restera suspendu à une voluptueuse attente…
 
Elles se lèvent deux par deux, tour à tour, pour se rendre dans les toilettes du train. Ma jalousie s’est évanouie, oubliée. Il ne me reste plus qu’un goût pénible dans la bouche, une compassion douloureuse pour cette jeune et désespérée version de moi-même. La bouteille, les rencontres délicieusement interdites avec la poudre blanche sur la cuvette des WC et l’éternel recherche de l’amour qui se finit invariablement par une séance de baise sans intérêt.
 
23h05 Lausanne
Elles descendent du train. Une paire de fesse incroyablement menue posée sur d’immenses jambes de petite fille gambade. Elles s’en vont mordre la nuit et je rentre me coucher.
 

 

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