les minuscules

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l'étoile
 
La voix dans le micro appelle son nom. Le spot la cherche et lorsqu’il l’aveugle elle ne baisse pas les yeux. Elle fait claquer sa langue contre sa lèvre supérieure, rejette ses cheveux rouges en arrière et se lève d’un mouvement gracieux, étudié. Elle se dirige vers la scène, la main droite délicatement sur le coeur. Elle s’arrête un instant dos à son public, puis monte les trois petites marches. Elle est enfin chez elle, les lumières braquées sur elle, la foule suspendue à ses lèvres entrouvertes.
La musique. La musique l’enveloppe, la caresse comme un amant habile et puissant. Elle approche le micro, sussurre la première note, la module, la fait vibrer dans l’air saturé de la salle. Les paroles coulent sans effort. Elle n’a pas besoin d’ouvrir les yeux, son phrasé est parfait, naturel, magnifique. Elle crée, elle s’envole, elle vit.
Quelques applaudissements timides, il est temps de poser le micro. Elle quitte la scène, descend les trois petites marches, retourne à sa table, tête basse. Elle s’assied, ramasse sa serviette en papier sur le sol et sourit timidement.
 
- Bravo, Josiane ! C’est tellement joli quand tu chantes la vie en rose, ça me fait monter les larmes !
- Lever les poils ! Moi, ça me fait lever les poils ! Regarde mes bras, Josiane, on dirait que j’ai pris un coup de jus !
- Tu chantes trop bien Tata, mais c’est pas un peu vieux comme style ?
- Tais-toi, Kevin ! Y a rien de mieux que Piaf !
- Si, y a Johnny !
- Tu vas pas recommencer avec ton Johnny !
 
Un débat enflammé s’amorce à la table 22. Thierry n’en démord pas, Johnny, c’est le plus grand, Catherine ne tolère pas qu’un couillon pareil soit comparé à Edith Piaf, Bertrand s’insurge que personne ne fasse mention des Beatles, pendant que Kevin suggère à ses aînés d’ouvrir leurs oreilles au 21ème siècle. Leurs voix couvrent bientôt celle de la grande adolescente qui chuchote les je t’aime de Lara Fabian, là-haut, sur la scène de Josiane.
Lorsque le serveur apporte la charbonnade, les frites et les sauces à la mayonnaise, le calme revient à la table 22. Au milieu des effluves de viande, Josiane reste bien droite. Plus personne ne la regarde, son gilet à paillettes, ses boucles d’oreilles en or et son grand trait d’eye-liner noir ont vécu leur moment, là-haut, sur la scène. Elle réfléchit, cherche dans sa discothèque mentale, la chanson. La chanson qu’elle chantera samedi prochain.

 

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