les minuscules

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l’amant
 
Son visage tremble un peu derrière son voile, mais elle est parfaite dans sa robe de princesse. Des petits cristaux incrustés dans le tissu blanc reflète la lumière et le bruissement de sa traîne sur le sol émeut sa mère aux larmes. Aujourd’hui, la petite devient une vraie femme. Je retiens mes propres sanglots. Elle s’appuie sur son bras, à lui. Il a posé sa main sur ses petits doigts, il semble les presser doucement. Ils marchent lentement, sûrs de leur bon droit, de leur légitimité à entrer bras dessus, bras dessous, dans l’église. J’essaie de ne pas les regarder, mais je n’y arrive pas. Je les fixe, comme on fixe un corps désarticulé sur l’autoroute. Ils ne me voient pas, je suis complètement transparent dans mon vieux costume gris. Je me fonds contre l’épais mur de pierre, je me cache avec mon secret.
Ils atteignent enfin l’autel. Ils se contemplent un long moment. Il soulève délicatement la tulle de son voile, embrasse son front et se rassied au premier rang. Elle le quitte enfin des yeux pour se concentrer sur le fiancé, son grand gaillard tout tremblant de peur. Je ne vois pas, n’entends pas la cérémonie, mais elle a dit oui, elle a l’air terriblement heureuse. Je me glisse dans entrebâillement de la lourde porte. Je disparais, je n’existe pas.
 
Ma petite fille s’est mariée cet après-midi. J’ai regardé un autre la conduire devant l’autel, s’assoir à côté de sa mère pour lui prendre la main et s’étouffer de fierté. Il a volé ma place, il a volé ma fille et elle ne le sait même pas.

 

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