les minuscules

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l'horloger
 
Il s’assied, ajuste sa loupe sur ses lunettes, frotte ses doigts contre ses paumes sèches. Il inspecte sa place de travail, traque le moindre grain de poussière. Il sort ses minuscules outils, les range sur son établi, précisément à dix centimètres à sa droite. Eviter les gestes parasites, sources d’erreur, d’imprécision. Intolérable imprécision.
Il est prêt. Il ne tremble pas, il ne tremble jamais. L’apprentie s’avance d’un pas, propose les pièces et le mécanisme inachevé dans deux simples boîtes en plastique blanc. La jeune fille les dépose timidement, elle ne remarque pas le gentil sourire sur le visage de l’horloger, elle ne regarde que ses mains. Il prend la plus petite de ses brucelles, capte le temps pour le déposer, l’imbriquer dans son ouvrage encore inerte.
Il ne travaille pas vite, il est même plus lent que la plupart des collègues, mais il ne fait jamais d’erreur, plus maintenant. Les collègues aiment à dire qu’il est encore plus précis qu’une montre suisse. Pourtant, aujourd’hui, il parvient à terminer en avance. Il dépose le ressort et le mécanisme s’anime, la montre vit. Il est fier, il est ému. Il appuie sur un bouton et l’apprentie revient discrètement, comme un fantôme, un spectre familier. Elle admire le mécanisme et jette de brefs coups d’œil vers l’horloger.
Il enlève sa blouse, se dirige déjà vers les vestiaires. Elle le retient, demande une explication, un conseil. Il lui parle doucement, lui recommande de ne pas boire de café, de jouer du piano, de prendre soin d’elle. Il s’en va, d’un petit pas traînant. Dans les vestiaires, ils sont tous là. Leurs femmes ont préparé des bricelets, des croissants au jambon et des tartes aux pommes. Il y a même un peu de Clairette de Die, il en boit un demi verre, pense à Lycette qui aime tant ça.
Il balbutie un merci, les collègues n’insistent pas davantage. A 17h30, le directeur arrive, et lui, il fait un petit discours, félicite l’horloger, lui dit à quel point il va manquer à la maison. Il lui tend une boîte en cuir brun, un vieux modèle à réparer, pour votre retraite mon vieux ! Le directeur lui tape dans le dos. A 18h30, l’horloger quitte définitivement les vestiaires avec dans une main sa vieille montre à réparer et dans l’autre, ses minusucles outils. Il fait pour la dernière fois le chemin de la fabrique à la maison. Il pleure doucement.
 

 

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