les minuscules

 

la chanteuse

 

Agressive et lascive. Ultra féminine. Chaude et rauque.

La voix de Rosario.

 

Lorsque Rosario chante, quelque chose aspire l’air. Ses petits yeux verts scintillent, éclairent son visage mat qu’une minute auparavant, on avait cru simplement joli. Lorsqu’elle chante, Rosario n’est plus mignonne, elle se transforme, devient la volupté-même. Ses amis, ses voisins sont fascinés par son talent. Ils rêvent tous pour elle d’un grand avenir, la bercent depuis toujours d’une douce litanie : «  Avec ta voix, tu vas devenir une grande star ! La plus grande de toutes les stars ! Les gens crieront ton nom bien au-delà des frontières du quartier, du pays ! Ils pleureront quand tu les toucheras, tu auras besoin de gardes du corps ! Promets de ne pas nous oublier, Rosario, promets de ne jamais oublier d’où tu viens !!! »

 

Elle a promis, elle n’a jamais oublié. Elle n’a jamais oublié sa banlieue poussiéreuse, les petites rues sinueuses parcourues pieds nus, son premier amour qui joue au foot avec un ballon de papier et la classe bondée qu’elle a quittée le jour de ses treize ans. Elle n’a pas oublié son armée de petits frères, sa jolie maman qu’il fallait toujours réveiller pour qu’elle ne pique pas du nez dans son assiette.

 

Elle n’a rien oublié. Même lorsque le Monsieur de Paris est venu la chercher. Même lorsqu’il lui a offert un billet d’avion en première classe. Même lorsqu’elle a bu son champagne millésimé et sa potion à l’opium pour les cordes vocales.

 

Elle a pensé à eux, au quartier, au pays lorsqu’elle a tenu, tremblante, son disque du bout des ongles, puis lorsque le Monsieur de Paris a déposé son cœur sur la platine et la fait virevolter au son de sa propre voix.

 

Elle a pensé à eux lorsqu’elle a chanté pour la première fois devant un public assis sur de vrais fauteuils en cuir rouge. Elle a pensé à eux lorsqu’elle a reçu des fleurs d’un admirateur américain. Elle a pensé à eux lorsqu’elle a entrevu John Lennon dans un restaurant branché où le Monsieur de Paris l’avait invitée.

 

Elle a pensé à eux lorsqu’elle a chanté devant des businessmen qui préféraient siroter des cocktails multicolores plutôt que de l’écouter. Elle a pensé à eux lorsque le Monsieur de Paris a déchiré son contrat.

 

*

 

Elle pense à eux lorsqu’elle rajoute des paillettes à ses robes déjà réajustées des dizaines de fois, lorsqu’elle se maquille, cachant ses cernes lourds et sa peau épaissie par les excès. Elle pense à eux lorsqu’elle traverse Pigalle pour atteindre son cabaret. Elle pense à eux, chaque soir, lorsqu’elle chante, avant le show des strip-teaseuses et après l’apparition aléatoire du lapin blanc.

 

Rosario ne chante pas le dimanche. Mais elle pense à eux.

 

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