les minuscules

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la cheville
 
Elle entre dans le train au tout dernier moment. Elle ne s’assied pas. Elle cale solidement son vélo, puis regarde la gare s’éloigner à travers la fenêtre. Quelque chose en elle m’accroche : sous son pantalon, retroussé juste en-dessus de la cheville, des poils. Noirs, touffus, bouclés. Rien à voir avec une épilation trop longtemps repoussée par flemmardise ou mesure d’austérité économique. Sur cette cheville fine, des poils d’homme. Un travesti ? Sa nuque, révélée par une rapide queue de cheval, se dessine délicatement au-dessus de ses épaules étroites. Elle est petite, menue. Ses pieds, à l’aise dans de grosses sandales pratiques, sont recouverts de poussières, son pantalon bleu, taché de peinture ne moule pas ses fesses et son t-shirt informe laisse deviner de petits seins libres de soutien-gorge. Certainement pas un travesti. Ses yeux bleus se promènent sur les passagers du wagon et me transpercent.
Je porte des talons qui m’empêchent de courir, un pantalon serré que je dois surveiller lorsque je me baisse et un grand sac à mains qui me bousille le dos. Je redoute que mon maquillage ne coule, que mes très longs cheveux s’emmêlent, et pourtant, c’est à un rendez-vous professionnel que je me rends. Un rendez-vous où la beauté de mes yeux, la rondeur de mes fesses, la finesse de ma peau n’ont strictement aucune importance. Décortiquer les chiffres, réfléchir aux concepts, c’est pour ça que je me rends à cette séance, c’est ce que mes collègues attendent de moi. Pourtant, mes jambes sont parfaitement épilées, je porte du rouge à lèvres et ma chemise est bien cintrée.
Peintre en bâtiment, poseuse de briques ou bricoleuse amateure, mon féminisme, mon idéal, c’est elle. Libre. Libre de ses mouvements, libérée de son image. Elle ne se rase pas les jambes, jamais.

 

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