les minuscules

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la dame du Museo d’Arte Orientale
 
Elle reste couchée. Ses yeux sont grands ouverts, mais elle attend. Elle attend que le réveil sonne 8h. Le carillon mécanique l’autorise enfin à se lever. Elle enfile ses grosses pantoufles, traine les pieds jusqu’à la table de la cuisine et boit son premier Amaretto. Elle l’a déjà servi hier soir, c’est plus facile comme ça. Elle se sent mieux. La douche. Elle tire ses cheveux blancs en arrière. Épais et bouclés, ils rebiquent. Elle se glisse dans ses vêtements, dépareillés, chauds, vieux. Elle ne se regarde pas dans le miroir. Elle connaît sa peau bouffie et rosie, son sourire taché et troué qu’elle n’aura jamais les moyens de faire rabibocher. Elle prépare sa gourde. Elle mesure, trois petits verres, pas plus. Elle ferme sa petite porte et marche sous une petite pluie. Il fait gris, elle aime bien voir le musée dans le gris. Il n’en paraît que plus secret, plus beau. Elle arrive la première. Elle arrive toujours la première. Elle démarre les deux radiateurs d’appoint derrière la réception. Elle remet les livres en places. Les collègues arrivent. Ils fument, boivent du café. Giovanni, Giovanni n’a pas toute sa tête, mais il perfore très bien les tickets. Et Marco, Marco sait toujours comment réparer les petits délabrements sans que ça ne coûte rien. Des pas, des voix. Des visiteurs. Ils sont deux. Étrangers. Ils posent des questions. Elle répond. Elle répond à tout. Elle parle de la Grande Vague de Kanagawa, ramenée de Venise abîmée, des vingt mille pièces qui dorment dans les coffres du musée, des céramiques de maître, de l’immense collection de vêtements anciens. Elle parle de tout. Parce qu’elle connaît tout. Elle a lu tous les livres, tous les catalogues, guidé tous les sinologues, tous les étudiants japonais qui ont eu l’audace de lui poser une question en italien. Toute sa vie. Ce musée, c’est toute sa vie. Une belle vie.
 

 

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Avec le soutien de la Ville de Genève