les minuscules

 

La lectrice

 

7h30. Cette femme, toujours cette femme assise tout au fond du tram. Petite cinquantaine, cuissardes noires en similicuir, bas résilles et mini-jupe si courte qu’aucune adolescente n’oserait rivaliser avec elle. Il fait froid, elle porte une doudoune blanche couronnée de fausse fourrure.  Mais je sais qu’un bustier brillant se cache sous le synthétique. Sur ses mains, de grosses bagues en strass. Sur ses ongles, un vernis rose barbie. Et sur sa bouche, le rouge à lèvre assorti. Évidemment, sur ses yeux, c’est le turquoise qui tranche derrière les lunettes Afflelou.  Malgré son allure provocatrice, rien en elle n’appelle à la sensualité, à la sexualité. Elle ressemble à une comptable déguisée, rien à voir avec une vénéneuse séductrice. Qui est-elle ? Où va-t-elle ? Travailler, sans doute. Une prostituée aux horaires de jour ? Une secrétaire en mal d’attention ? Une assistante qui joue avec un patron coquin ? Une grand-maman qui refuse le temps qui passe sur sa féminité ? Je n’arrive pas à décider, elle me reste totalement mystérieuse. Une seule chose est sûre avec cette femme : elle lit. Toujours un bouquin de la bibliothèque municipale. Les nuances machin, Belle du Seigneur, Dicker, Guerre et paix. Pourvu que ce soit un très gros volume dans une édition grand format. Un mastodonte de mille pages par semaine. Peu importe le thème, l’époque, la qualité littéraire. Il lui faut des mots, un univers par semaine. Mais aujourd’hui, c’est une liseuse, protégée par une coque rose, qu’elle sort de son sac bariolé. Dorénavant, même sa lecture restera secrète.

 

 

 

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