les minuscules

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la parenthèse du caffè Murena
 
Ils ont choisi la table la plus reculée du café. Ils pourraient parler gros chiffres, ils finissent toujours par parler gros chiffres. Il hoche la tête. Il rit. Abonde dans le sens du chef. Il en a besoin de ce chef. Il a besoin qu’il progresse encore, qu’il gagne encore. Il lui trace la voie, à lui, le second, le fils spirituel. Il l’admire moins que par le passé, mais c’est toujours lui le patron, le plus agressif, le plus brillant, le plus séducteur, le plus riche. Un homme capable de s’accaparer les plus grosses fortunes de la ville. Et de passer 24 heures dans un costume Armani sans le froisser,  ça mérite un certain respect. Une pique sur la grosse Doria et son gigolo, qui volerait les bijoux directement dans le décolleté fripé. Il n’écoute plus. Une femme est entrée dans le café. Jean’s trop grand, cheveux tout emmêlés par le vent, rouge à lèvres passé. Elle détonne. Juste un macchiato et un livre. Il essaie de déchiffrer les mots sur la couverture, quelque chose en français. Il se souvient de son été à Paris. Il se souvient de Camus. Il cherche. Il ne trouve pas. Aucun titre. Il n’a lu aucun roman cette année. Il y a toujours un mail, un téléphone, un dossier. La table bouge. Il se concentre à nouveau sur le chef, le voit se lever, se choisir un sandwich à la viande. Le mentor a du ventre, un visage fin et cruel. C’est la première fois qu’il le remarque. La femme a senti le regard s’échapper d’elle. Elle lève la tête. Ils se fixent une seconde. Le téléphone vibre, il faut répondre, donner des ordres, valider de gros chiffres. Shoot d’adrénaline. Le chef hoche la tête en mordant dans son sandwich. La femme est partie. Lorsqu’il regarde son siège vide, il ressent encore ce pincement douloureux, mais il a oublié pourquoi.

 

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Avec le soutien de la Ville de Genève