les minuscules

 

La peur

 

Elle. Mi-bas dans des sandales orthopédiques, cheveux courts, teints et mis en plis, lunettes épaisses, long manteau en synthétique mauve. Une vieille dame qui marche à petits pas et tient son sac tout près du corps.

Lui. Baskets usées, cheveux noirs retenus par une queue de cheval, barbe en désordre, vêtements trop grands, un peu sales. Et deux chiens. Un jeune homme qui semble un peu perdu dans la vie marginale et romantique qu’il croyait s’être choisie.

Il la salue, lui demande peut-être une pièce ou deux. Sa voix est douce, timide. La grosse barbe ne parvient plus à masquer sa jeunesse lorsqu’il parle. Mais la vieille dame n’a pas vu la jeunesse. Elle s’est recroquevillée, toute serrée sur son sac. Elle baisse la tête, ne le regarde pas. Il fait reculer les chiens et s’approche en souriant. Elle crie. Laissez-moi ! Laissez-moi ! Il ne comprend pas. Sa lèvre tremble, il est ému. C’est probablement la première fois qu’il fait peur, lui, le bel adolescent qui ne veut rien d’autre que vivre libre.

Je suis triste. Triste de reconnaître dans ce moment raté une certaine Suisse. Une Suisse qui n’en finit plus de se recroqueviller, une Suisse en forme de vieille dame qui aurait peur qu’un gamin à la dérive lui pique son sac.

 

 

<

>