les minuscules

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la punaise
 
1er janvier 2014. Gênes.
 
Sabine déballe, aligne les planches, les vis, dispose les outils. Elle lape des petites gorgées de café très serré, se frotte les yeux encore bouffis de fête. Dix heures du matin. Je m’inquiète un peu pour ses doigts délicats lorsqu’elle s’empare du marteau. Elle n’a pas commencé à monter depuis dix minutes qu’elle jure déjà, en suisse allemand. Des meubles Ikea. Son mari, le bel Italien, sourit. Il aime bien lorsque Sabine chuchote en suisse allemand, ça lui rappelle l’amour. Ce dialecte étrange et râpeux m’écorche un peu les oreilles, mais j’en ai vu d’autres ! Destruction de l’habitat – le matelas su lequel je suis née me manquera toujours –, giclées de produits chimiques, ébouillantement à la vapeur. Un véritable massacre. Mais je suis encore là, cachée, lovée dans les interstices du bois, au fond de l’armoire. Lorsque l’on a le privilège de vivre avec des artistes étrangers, on ne se laisse pas éradiquer comme ça ! C’est autrement plus intéressant qu’un appartement traditionnel. Je pourrais rencontrer le nouveau Picasso, le fils spirituel de Proust, le Michael Jackson helvétique ! Non, je ne partirai pas. Mais j’ai un peu mal au cœur pour Sabine. Je l’aime bien et ça me peine de la voir là, à quatre pattes à lutter contre un Suédois richissime, avec une gueule de bois naissante et une furieuse envie de sommeil. Le tournevis s’est arrêté, suspendu en l’air, interrompu dans son action. Prémonition, télépathie ? Sabine s’est emparée de son détecteur, s’avance vers l’armoire, ouvre la porte, scrute. Elle me trouve. Je vois de grosses larmes dans ses beaux yeux. Elle me parle, en italien, c’est curieux. Deux mois qu’elle lutte contre moi, deux mois qu’elle négocie avec les artistes, repousse les délais. Je comprends qu’elle me hait, alors que moi, je l’aime beaucoup. C’est douloureux.
Sabine a remballé les meubles, rappeler les spécialistes, reformuler ses plates excuses. Je regrette. Je me faisais une joie de rencontrer les deux nouvelles pensionnaires. Surtout la Genevoise. Les femmes qui écrivent sont succulentes. C’est bien connu.
 

 

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