les minuscules

<

la rencontre
 
Je joue les guides, accompagne Malaurie à son premier jour de travail. Je lui explique ce que je sais du brumeux distributeur de billets TPG. Armée de son billet saut de puces et sans sa monnaie, elle me suit dans le tram bondé. Elle détonne un peu avec son accent et sa gentillesse de campagnarde. Je l’observe, soulagée qu’elle ait choisi Genève, petite bourgeoise repue et somnolente, plutôt que Paris, vieille fille jalouse et avide de chair fraîche, pour démarrer sa carrière de journaliste. Elle est jolie, mais elle sent encore un peu la prairie et le beurre salé ; un gloss un peu trop rose, des mèches un peu trop blondes et surtout une tenue très à la mode lors de la décennie précédente. Rien de tout ça n’empêche les messieurs en costume trois pièces de reluquer avec convoitise cette jeune fille qui respire la santé et la tendresse. Elle ne voit pas leurs regards qui tentent de la déshabiller de ses frusques obsolètes. Elle est trop passionnée par notre conversation sur les théâtres de la ville. Elle me pose, de sa petite voix enfantine, des questions en rafales. J’essaie de répondre, note dans un recoin de ma tête de réserver deux places pour la première d’un spectacle très conceptuel.
 
Les portes s’ouvrent et dans un flot de passager, un parfum d’interdit s’engouffre dans le tram. C’est un musicien manouche, un jeune homme d’une vingtaine d’années. Sous ses yeux noirs et brillants, on devine un élégant trait de khôl. Ses doigts sont couverts de bagues qui accentuent la couleur chaude de sa peau et la virilité fantasque qu’il dégage. Il tient sa guitare très haut et commence à jouer s’accompagnant d’une voix douce, légèrement éraillée. Tous les regards se collent à lui, à son corps de conquérant sauvage. On n’entend plus que lui, une étoile, une star de cinéma oubliée dans le tram 14. La musique s’arrête, quelques applaudissements se font entendre et lorsqu’il enlève son chapeau noir, des mains chargées de grosses pièces se précipitent vers le récipient de fortune. Un adolescent coiffé de dreadlocks lui serre la main et lui dit mec, je te file le fric de mon paquet de clopes, trop bon ce que tu fais ! Le Manouche répond d’un simple mouvement de tête, il ne regarde pas son admirateur. Il ne regarde que Malaurie. Elle soutient ce regard, émue. Le jeune homme s’avance, caresse l’avant-bras de Malaurie et dépose un baiser très chaste sur les lèvres pulpées de gloss avant de repartir à l’assaut d’un autre public, d’un autre tram.
 
*
 
Malaurie s’est rapidement adaptée à la vie genevoise. Sa garde-robe correspond parfaitement aux standards attendus et ma coiffeuse a corrigé le travail indélicat de sa collègue bretonne. Malaurie va très peu au théâtre, elle n’a pas le temps. Elle écrit un livre, un livre sur les Manouches.
 

 

>