les minuscules

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la tentation
 
Je me sens atrocement sale après la masturbation. Je me douche longuement et le dévorant appétit revient. J’ai envie de pleurer, de mourir presque, tant je me dégoûte. Je n’avais pas ressenti cela depuis des années, je croyais que c’était derrière moi, cette obsédante brûlure du corps. Je me croyais trop vieux, mais non. Il a suffi qu’elle et son petit parfum de fleurs entrent dans mon bureau pour faire à nouveau basculer mon âme dans cette fange familière. Je n’ai rien entendu, j’ai traité ses demandes, ses questions en automate. Je ne crois pas qu’elle ait dit quoi que ce soit d’intéressant, elle n’est pas très intelligente, ni très spirituelle, ce n’est qu’une gentille fille. Elle ne me provoque pas, elle n’essaie pas de me tenter comme l’ont fait d’autres femmes par le passé. Elle est trop pure, trop naïve même, pour ce genre de manipulation. En somme, ce n’est encore qu’une très jeune fille. Je suis quasiment trois fois plus vieux qu’elle, mon Dieu… Je ne suis rien de plus qu’un pervers. Elle se contente d’être, de sourire, de babiller de sa jolie voix. Et moi, je frissonne et invariablement, je bande comme un âne.
Elle arrive au bras de son père, il marche beaucoup trop vite, mais elle le suit gentiment, sans le tirer en arrière comme elle le pourrait pour savourer son entrée dans l’église. Ses yeux brillent. Elle n’est pas trop maquillée, elle se ressemble. Ses épaules sont couvertes, mais j’aperçois la peau rosée de son cou. Je suis perdu. J’ai envie de courir, loin, très loin, d’échapper à cette peau veloutée. Elle ne me regarde pas, elle n’a d’yeux que pour lui, le beau fiancé. J’essaie de ravaler la bile de haine que je sens monter dans ma gorge. Je souris, je plaisante, la cérémonie suit son cours sans accroc. Grand-maman verse quelques larmes, papa cache les siennes derrière son appareil photo et je peux enfin la toucher. Je serre sa petite main ferme, pose trois doigts sur son poignet tiède, esquisse une caresse. Mon large vêtement dissimule ma douloureuse érection.
J’ai fait mon travail, je peux m’éclipser, laisser la famille à son bonheur. J’espérais le soulagement, mais c’est la tristesse qui me domine. Je ne la reverrai plus. Elle ne vient jamais à la messe.

 

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