les minuscules

la valise
 
La Ligurie file depuis les fenêtres du train. Fermes abandonnées, façades de vieilles bâtisses, champs inondés, puis, une gare. Un homme monte dans le wagon. Un cinquantenaire usé. Ses cheveux poivre et sel ne sont pas peignés, de grands cernes mangent son visage ridé, sa chemise plisse sous son pull. Il sort un livre, semble trop fatigué pour s’y plonger véritablement. Il feuillette, reste bloqué au chapitre 12. Il soupire lourdement en regardant par la fenêtre. Des femmes entrent, s’asseyent, plaisantent. Il ne les regarde pas, ne les écoute pas, perdu dans sa vie. Le paysage se densifie, Milan se profile. Terminus. Son regard vague s’arrête sur mon immense valise. Il me propose de la descendre du train. J’accepte, bien que sa piètre forme physique ne m’inspire guère pour soulever les trente kilos de livres, pesto, ordinateur, dissimulés dans mon bagage. Il peine, il aura certainement mal au dos demain matin. Mais lorsqu’il dépose mon fardeau sur le quai et s’assure que les roulettes fonctionnent, il a changé. Il met ses Ray-Ban, passe sa main dans ses cheveux, réajuste son vêtement. Il part d’une démarche souple, il s’est redressé, il paraît plus grand, plus jeune.
Cette fois, c’est sûr, je ne porterai plus jamais ma valise.

 

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Avec le soutien de la Ville de Genève

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