Cenacolo del Monte Verità 2016

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La fenêtre

 

Lumière blanche dans ma petite chambre. Il est tôt. Je me lève pourtant. Tirer les rideaux. Presser ma joue contre la vitre, froide. Une brume s’échappe du lac et me remplit. Un air cru passe sous ma chemise de nuit, caresse ma peau, bute sur ma culotte. Se faire un thé. L’eau frémit, les feuilles de thé tombent, le parfum monte, le plaisir arrive. Je ferme les yeux. Puis le chat. Le chat se frotte à mes mollets, tourne devant la fenêtre. Et il se couche. Roi paresseux, ronronnant sous ma main avide. Plus de brume, ne reste que le lac, lisse. Comme la vitre. J’y passe les doigts, les ongles. Bruit sec et cassant que je m’inflige. Trembler des oreilles au ventre. J’ai laissé des traces. J’y pose les lèvres, crache une petite buée que j’efface du pouce. Transparence sale. Le thé, nettoyer ma bouche. Je me brûle.  Le choc m’électrise, un petit mouvement du poignet et le thé coule sur la fenêtre. Le chat s’est échappé dans un feulement. Quelques taches rosées apparaissent sur mes pieds éclaboussés. Je me vois, floue, hirsute, dans la vitre. Il faut que j’ouvre cette fenêtre. Je me penche, la moitié de mon corps se tend à l’extérieur de ma petite chambre. Troisième étage, vertige. Je m’agrippe aux volets, remarque qu’ils sont rouges. Drôle de couleur pour des garants de sommeil. Je me redresse, le lac, les montagnes me giflent. Et un homme en contre-bas. Des yeux bleus, transparents. Je ferme la fenêtre, très vite. Mais il est là, encore. Les rideaux. La pénombre me sécurise. Le chat revient et je sens la nostalgie du thé. Je m’enveloppe dans le rideau. Miaulements de jalousie, griffures sur les mollets. La tête me tourne, je trébuche. Mes paumes sont sur la vitre et l’homme me fixe encore. Je repousse le rideau, je tire sur ma chemise de nuit. Il ouvre la bouche. Je déboutonne. Rouvrir la fenêtre. Je laisse la chemise de nuit glisser sur mon corps, j’en fais une boule que je pense lui lancer. Mais je la déplie, la colle sur ma peau. Il a fait un pas vers la fenêtre. Je repasse la chemise de nuit sans la boutonner. Grimper sur le rebord de la fenêtre. J’entends les oiseaux dans les arbres alentour, l’homme en contre-bas semble les imiter. Sous mes pieds, le métal est glacé, glissant. Rien n’est stable, je pourrais tomber, je crois tomber, j’aimerais tomber. Il est parti. Abandon, désespoir, peut-être. Je veux de l’intérieur, je me casse un ongle, m’écorche les genoux sur le sol de ma petite chambre. Le chat me regarde, comme acculé, dans un coin de la pièce. Je referme la fenêtre. Il est temps. Temps de me tourner vers la porte.

 

 

Texte issu d’un exercice avec pour thème : la fenêtre 

 

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