les minuscules

 

La frustration

 

Je lis dans le tram. Un homme, debout à quelques mètres de moi, me fixe. Ses bras croisés, sa bouche crispée, son regard noir de rage. Un petit trentenaire. Une veste en cuir longuement portée, des cheveux en bataille, de vieilles chaussures. Pas exactement un hipster, ni un banquier d’affaires, mais pas un clodo non plus. Un type normal que j’imagine bien rêver encore de percer dans la musique alors qu’il ne compose plus et travaille quarante-cinq heures par semaine pour un patron qu’il déteste. Il ne me lâche pas des yeux. Il me fait un peu peur. Serait-ce mon livre qui l’irrite tant ? Certainement un auteur polémique, un Juif qui n’aime pas beaucoup les Arabes. Mais le bouquin date, l’auteur est hollandais et mon gaillard ne me donne pas du tout l’impression de se passionner pour la littérature ou le prétendu choc des civilisations. Peut-être que je le connais et qu’il considère que je l’ai humilié ? Les hommes peuvent se montrer si sensibles lorsqu’il s’agit de leur honneur. Non, je n’oublie jamais un visage et celui-ci, je ne le connais pas. Je dois m’y résoudre : c’est moi, juste moi qui le mets en rage. Une femme avec du rouge à lèvres, un manteau bien coupé et un bouquin. Bouillonne-t-il de ne pas « m’avoir » ? De se croire socialement inférieur à une femme de son âge ? Je l’affronte, lui rends son regard. Il baisse les yeux. Une colère de faible, de petit. Une méchante colère qui laisse un goût de peur dans la bouche.

 

 

 

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