les minuscules

 

La moustache

 

Il s’approche de la cinquantaine. Son petit ventre s’est transformé en bedaine, mais il n’a pas perdu ses cheveux. Dans sa moustache, du poivre et du sel. Cette moustache frétille, il passe une petite langue rose sur ses lèvres. Il fixe ma robe, à l’emplacement du sexe. Il s’imagine probablement ouvrir les boutons et enlever la culotte. Lorsque je me tourne, il se déplace pour continuer à regarder. Je résiste à mon envie de descendre du bus. Ses petits yeux collent à mon vagin. Ils me nient. Je ne suis qu’un sexe, pas même un corps, juste un sexe. À douze ans, j’aurais pleuré de ce regard, à seize, j’aurais insulté tous les hommes du bus, à vingt j’aurais invité le coupable à regarder mes seins. Je suis une femme à présent, je sais que les hommes sont complexes et fragiles, je sais que je n’ai pas à me définir par rapport à eux, je sais que mon corps n’est ni sale ni sali par eux, je sais que ce n’est pas moi la responsable de cette obscénité. Pourtant, il me reste un dégoût dans la bouche, un bref sentiment de culpabilité. Je ne suis pas encore libérée, pas encore libre. Encore un peu de maturité, encore un peu de distance et j’y parviendrai. Mais probablement que j’aurais déjà l’âge auquel plus personne ne regarde les femmes.

 

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