les minuscules

le banc
 
Avant elle embobinait le passant, j’ai oublié mes affaires dans le train, je repars demain, j’ai besoin de quelques francs pour une nuit d’hôtel, soyez chic ! Elle parlait bien, ça marchait. Une cinquantenaire toute propre avec un petit accent français, les naïfs la croyaient, les autres faisaient comme si. Puis, la rue, la saleté, la folie a commencé à se deviner, à se voir. Elle n’était plus si propre, plus si proche. Embobiner, parler, articuler, elle n’y arrivait plus. Les regards des passants, transformés. Pitié, dégoût, cruauté. Son pied devenu énorme, inutilisable, ses vêtements puants et déchirés, sa tête toujours plus affaissée sur sa poitrine. Un monde tout petit, l’isolement le plus complet possible. Elle n’aime pas les autres, aucun autre, aucun mur, aucune loi. Ils font mal les autres. Alors elle est seule, dehors. Seule sur le banc de l’arrêt du tram, place Bel-air. Seule sur ce banc qu’elle ne peut plus quitter, la faute à ce satané pied qu’il faudra bientôt couper.
Ce matin, lorsque je passe devant elle, je vois qu’elle lutte pour tenir sa tête droite, pour regarder le soleil se lever sur le lac Léman. C’est difficile, mais pour ces reflets dans l’eau, pour cette paix qui s’offre sans rien exiger en retour, elle se redresse.

 

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