les minuscules

 

Le bar

 

Mardi soir. La semaine se laisse oublier dans la fumée des cigarettes et les gobelets de bière. Comme lorsque j’avais vingt ans, on fume dans ce bar. Comme lorsque j’avais vingt ans, les verres sont trop pleins et bon marché. Comme lorsque j’avais vingt ans, on attend le tout dernier instant avant de tenter l’expérience des toilettes. Rien n’a changé, ou presque. La clientèle. La clientèle a changé. Aucune trace des adolescents perdus et des punks d’alors. Ce soir, c’est une autre faune qui occupe l’espace. Trente, quarante ans, élégants, tendance, auréolés du petit statut qu’un petit milieu a bien voulu leur accorder. Des auteurs, des artistes. Ce soir, nous sommes venus pour une lecture-performance. Entre nous, de jeunes hommes noirs tranchent. Ils ne sont pas élégants, ni tendance. Ce ne sont pas des diplomates, des expats ou des footballeurs. C’est le noir de l’exil et de la pauvreté qu’ils portent sur eux. La lecture-performance, ils n’en ont pas entendu parler. Ils sont venus boire un thé, jouer au solitaire et discuter un peu. Ils s’offrent une pause, ils en ont besoin. Ils se laissent aller, quelques minutes, à rêver que leur vie est là, avec nous dans ce bar, et non pas dehors où d’autres Blancs leur achètent poudres et cachets.

On s’effleure, se mélange un peu. On se donne l’illusion de partager le monde comme on partage ce bar. Mais non, ce n’était qu’un moment. Dès la porte franchie, le fossé qui nous sépare se rouvre comme une plaie.

 

 

 

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