les minuscules

 

le fils

 

Mon agent m’a harcelée de messages pour que je ne puisse pas oublier ce week-end en province ; les cinquante ans d’un influent amateur d’art qui pourrait bien financer mon gîte et mon couvert dans les mois à venir.

Je déteste le vide sidéral de ces mondanités, je déteste exhiber ma pauvreté bohème pour grappiller la petite monnaie des collectionneurs et par dessus tout, je déteste la campagne. Mais je suis prête. Prête à décrire mon œuvre, à essayer – très probablement sans succès – de briller au milieu d’une cour de jet-setters richissimes, cyniques et repus, prête à finir la soirée dans un saut de Dom Pérignon. Les risques du métier.

*

Samedi soir, 21h14 : perdue comme un ours polaire en Jamaïque.

Mon agent papillonne et m’a laissée seule au milieu d’une faune hostile et inconnue. Je ne connais personne, les costumes Armani se ressemblent tous. Je me tortille, prenant appui sur un talon aiguille, puis sur l’autre. Je tripote mes cheveux, sirote du vin blanc pour me donner du courage. Je regrette d’avoir laissé à l’atelier ma pancarte de femme sandwich artiste affamée, soyez généreux !

Je m’approche du buffet, cherche des baguettes pour profiter des sushis hors de prix, lorsque je sens une paire d’yeux qui m’observent. La dernière femme sur terre pour qui le poisson cru est une nouveauté exotique me regarde attentivement, m’imite et tire la langue pour mieux se concentrer sur son nigiri au saumon. Les ongles de ses mains et de ses pieds sont assortis à son fard à paupière et à son sac à main Chanel made in Thaïlande ; turquoises. Mes lunettes de soleil me manquent soudain. Cette créature, encore plus impromptue que moi dans cet océan de costumes sur mesure et de robes en soie, porte une jupe de fée, avec des volants et de la tulle noire. Son accent chantant et son bronzage, deux tons trop prononcés pour une honnête cabine à UV parisienne, complètent parfaitement son allure provinciale.

Elle parle, parle, de son enfant chéri, de son fils prodigue. Ses yeux brillent tellement qu’ils font concurrence aux diamants en toc de ses bijoux Gucci made in China. J’apprends que son Guillaume montera à Paris dans quelques semaines. Il a réussi ses concours, il entre à l’école de commerce. Il va devenir quelqu’un d’important, c’est sûr, il est si intelligent, si mature, il devrait faire de la politique. Non, ce serait gâcher ; un tel talent apporterait bien plus au pays s’il se lançait dans les affaires, pour créer des emplois, de la croissance et tous ces trucs compliqués dont on a tant besoin. Delphine, la fée turquoise s’appelle Delphine, laisse voguer ses rêves, soutenue par son verre de sauvignon constamment rempli par un discret et élégant serveur. Les aiguilles des Rolex tournent, elle continue son babillage, me serre le bras, la larme à l’œil lorsqu’elle me chuchote que ce petit fait la fierté de son père, le maire du village que j’avais pris pour un voiturier fort mal habillé. Elle m’agace. Elle m’émeut.

 

Dans la voiture qui me ramène enfin vers la civilisation, mon agent m’engueule, je n’ai pas parlé aux personnes influentes. Je me défends, j’ai parlé à la mère de dieu. On est sauvés, il arrive à Paris pour la rentrée.

 

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