les minuscules

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le garçon dans le restaurant vietnamien
 
Il veut un bol de Pho, il en a besoin. La serveuse s’agite, trébuche un peu, elle a peur de lui, évidemment. Il sirote son coca, regarde sa montre, une grosse Hublot noire, anguleuse, agressive. Il ne l’aime pas. La soupe arrive, brûlante. Il fait claquer sa langue. Les baguettes sont en plastique, il en veut des vraies, en bois. Il hume, savoure les odeurs de coriandre et de bœuf. Son téléphone sonne, il décroche, écoute, émet un bref grognement, puis éteint l’engin. Qu’ils aillent tous se faire foutre.
Il se brûle un peu la langue, sent monter les épices dans son nez, comme là-bas, comme lorsque Nessia souriait, comme lorsqu’elle l’aspergeait d’eau salée. Il ferme un peu les yeux, pense à elle, à sa peau brunie par le soleil, à ses baisers, à son rire. Puis il pense à lui, à celui qu’il était lors de ce voyage. Il a changé. Le devoir, le pouvoir. Il a laissé un grand froid s’immiscer dans son ventre. Il en avait besoin de cette dureté glacée pour exister, pour être un homme, un vrai. Il a réussi. Il est puissant, craint, respecté. Plus personne n’oserait lui rappeler que son père n’était qu’un paysan, un manoeuvre, un esclave. Sa mère se prélasse dans sa villa avec piscine et Nessia l’attend alors qu’il parcourt le continent pour soumettre les beautés perdues.
 
Il sort un gros billet, puis se ravise pour un pourboire moins exorbitant. Aucune de ses filles ne travaille dans ce quartier. Il rallume son téléphone, lit les trois messages et répond rapidement avant de se lever en faisant un signe de tête à la serveuse. Il s’arrête une minute sur le seuil, fixe le bol vide et sort en courant.
 
Le garçon qui s’échappe du restaurant parfumé pensera chaque jour de sa courte vie à ses vacances vienamiennes, mais n’y retournera jamais plus.

 

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