les minuscules

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le gardien de nuit
 
Il est fatigué, il n’a dormi que quatre heures, cette nuit. Lorsqu’il était plus jeune, il pouvait se contenter de trois heures de sommeil, mais aujourd’hui, il paie très cher sa petite heure de promenade en bord de mer. Il savait qu’il aurait dû dormir, mais son océan lui manquait trop, il n’a pas pu résister à l’appel du large. Alors cette nuit, il lutte pour maintenir ses lourdes paupières ouvertes. Les courants d’air glacés lui sont d’un précieux secours. Les murs ne sont pas conçus pour l’hiver. La patronne, une femme d’affaires de Boston que personne ne voit jamais, est la seule de la région à maintenir son établissement ouvert toute l’année.
Lors de la haute saison, l’hôtel semble mignon et familial, mais dès septembre, sa véritable nature se révèle. L’humidité suinte, le froid s’insinue, les ampoules sales recouvrent tout d’un reflet verdâtre et les fleurs en plastique prennent la poussière. La vétusté des lieux ne le dérange pas, il dit souvent que l’hôtel est fait du même vieux bois que lui ; pas cher, robuste et américain. Il aime son job. Accueillir les retardataires, s’assurer que tout est en place pour le petit-déjeuner, corriger les fautes d’orthographe oubliées dans l’ordinateur par la jolie réceptionniste et regarder la nuit quitter l’océan au petit matin. Les hivers, le manager le laisse loger à l’hôtel pour cent dollars par mois. Depuis qu’il a été engagé au supermarché quatre après-midis par semaine, il met de côté plusieurs centaines de dollars par mois. Il va pouvoir réaliser son rêve. Il fixe sa cravate Mickey qui absorbent quelques larmes de bonheur et de fierté. Plus que trois semaines à attendre et il y sera, à Disneyworld, Floride.

 

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