les minuscules

<

le mendiant
 
Quelque chose ne va, ne colle pas. Ce type ne peut pas être à genoux devant la coop. C’est impossible. Avec sa veste aux couleurs brésiliennes, ses yeux verts et sa peau bronzée, il ressemble à un rencart de vacances. Il a vingt-deux, vingt-trois ans. Il est en forme, musclé comme un jeune homme sportif.
 
Je ne comprends mon malaise qu’une fois à l’intérieur du magasin climatisé: il m’a regardée. Il m’a regardée comme les hommes regardent les femmes qu’ils estiment désirables, crûment, en patron, en prédateur. Par ce regard, il a brouillé l’image. Il est sorti de sa case. Les mendiants sont soumis, pitoyables. Ils nous gênent, salissent nos valeurs de travail, de mérite. On les méprise quelques fois, on les plaint souvent, mais jamais on ne les imagine en train de baratiner une blonde en bikini avec un verre de cuba libre.
 
Je reste figée sur mon cadi, une vieille me pousse, m’insulte vaguement. J’essaie d’avaler cette rencontre, de comprendre ce que je ressens. Je suis mal à l’aise, je me débats dans les filets de mes propres préjugés. Je ne sais plus ce que je déteste le plus ; le regard de l’homme qui me réduit à ce minable et si précaire statut de proie ou la supplication du mendiant qui m’entraine dans son humiliation en quémandant mes grasses miettes d’enfant gâtée. Je suis démunie, je ne sais pas, je n’ai jamais su, ce qu’il faut faire, ce qui est juste.
 
Je remplis mon cadi à l’aveugle, comme un automate redoutablement efficace. Beaucoup de légumes, peu de viandes, du bio, du beau, du bobo. Je contemple mes courses, j’ai un peu honte, j’ai l’impression qu’une boue gluante me colle au visage. Les produits glissent sur le tapis roulant, les chiffres tournent sur la caisse enregistreuse. Je paie sans regarder le montant. J’empile les victuailles dans mes sacs réutilisables. J’aimerais éviter le mendiant, mais je ne peux pas, il est juste devant la porte. Je vois son dos, toujours couvert de sa veste vert pomme. J’inspire, je marche, pas trop vite, je ne l’évite pas.
 
C’est lui qui m’évite. Ostensiblement, il tourne le menton pour ne surtout pas croiser mon regard abasourdi. Je suis vexée, je suis obligée de me l’avouer. Ridicule, complètement déplacé, mais bien réel, je suis vexée !
Arrivée chez moi, je déballe, je range et je ris.
 
*
 
J’aurais dû m’arrêter, pas pour lui donner de l’argent, mais bien pour le remercier de me remettre à ma place, de me rappeler que tous les hommes sont des hommes, faibles, énervants, séduisants, attachants, définitivement chiants… Et que les femmes sont des hommes comme les autres !

>