les minuscules

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le patron
 
Il s’active, les commandes s’enchaînent, deux margarita, trois diavola, une calzone et des thés froids pour tout le monde, sauf pour le flic, une bière sans alcool pour le flic. Il n’a pas le temps de regretter la mer et la chaise longue qu’il a quittées hier au soir. Il faut s’y remettre immédiatement. C’est bien. La boutique tourne à plein régime. Aussi grâce à Anita, sa fidèle serveuse. Elle le salue et lui tend discrètement les comptes des deux semaines écoulées. Elle travaille vraiment bien, Anita. Elle est souriante, rapide, bien organisée. Elle trouve toujours le petit mot qu’il faut. Comme ce matin, lorsqu’elle a découvert les deux rides blanches qui strient son visage bronzé lorsqu’il ouvre grand la bouche. Elle a passé ses doigts dessus, un peu de vanille dans la glace au caramel, c’est ce qu’il y a de meilleur ! Il aimerait l’inviter à sortir, mais il n’ose pas. Il trouve toujours une excuse. Elle travaille pour lui, elle est un peu plus jeune, elle dirait non. Mais pendant ses vacances, il a tout mis en ordre dans sa tête, il va l’inviter – bien qu’à la voir, là, sourire aux clients, il ne retrouve plus ni ses certitudes, ni ses mots.
Anita parle portugais, se débrouille en espagnol et même en italien, mais c’est la toute première fois qu’il l’entend parler la langue des Yougos. Un vieux couple commande une pizza pour deux. La femme porte un foulard. C’est la première fois qu’une femme avec un foulard s’assied dans son restaurant. Ils ne viennent pas tellement ici, les Yougos. Ils savent à quoi s’en tenir. Tout le monde dans le quartier connaît ses opinions. Anita les connaît. Anita Hoxha. Il a pensé qu’elle était portugaise. Jamais il ne pourra l’inviter à sortir. Il aimerait que le restaurant soit plus grand, qu’il puisse se cacher quelque part pour pleurer.

 

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