les minuscules

Le restaurant
 
Ses mains tremblent un peu lorsqu’elle épingle son chapeau sur son chignon argenté. Son crâne pique, mais ne saigne pas. Elle met ses lunettes fumées, agrippe sa canne et se dirige vers la chambre de François. Elle frappe trois petits coups fermes. Il ouvre immédiatement. Il est prêt. Il a passé son costume beige, son foulard-cravate et ses mocassins pour l’occasion. Il a quarante-trois ans, aujourd’hui même. Elle sourit de satisfaction, son tailleur de tweed bleu marine complète parfaitement l’allure élégante de son fils. Ils  sortent. Elle lui prend le bras, ils se dirigent vers le restaurant. Elle s’assied, laisse François commander. Il sait ce qu’elle veut, depuis le temps ; un saumon bien cuit, un coca et un mille-feuille.
Dans le restaurant Migros de Balexert, ce drôle de couple mange en silence. Les ouvriers, les étudiants, les badauds leur jettent de petits coups d’œil curieux. Que font ces gens endimanchés comme une reine d’Angleterre passée de mode dans ce self service ? Ils font semblant. Semblant d’être riches, semblant d’être distingués, semblant d’être plus qu’une vieille et un quarantenaire qui ne vivra jamais ailleurs que chez sa mère. Semblant de compter aux yeux d’eux-mêmes et du monde. Comme nous tous.

 

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