les minuscules

le seuil
 
Il a bien associé les nuances de gris. Clair pour son jean, presque anthracite pour son pull à capuche. Il aurait voulu des chaussures rouges, ou orange. Il n’en a pas. Il n’a que treize ans et sa mère ne lui donne pas d’argent de poche, elle est sévère, sa mère. Il contrôle les derniers détails, parfaite rigidité de sa casquette, dans la vitre du train. Il aime s’habiller. Il ne sait pas si ça plaira aux filles, mais tant pis, c’est son truc. Sur son téléphone, il scrute les profils, les conversations, les messages de Laïa. Rien ne lui est adressé à lui, évidemment. Elle a seize ans, Laïa, et son petit ami est en troisième année d’apprentissage. Il caresse pourtant l’écran, fantasmant une peau sous son doigt. Une petite odeur d’urine le sort de sa rêverie. Une vieille. Elle veut se mettre tout près de la vitre, voir les gens sur le quai, saluer les voyageurs. Il lui cède la place pour qu’elle puisse étendre ses jambes. Elle s’assied en le remerciant d’un fouillis de paroles. Il lui jette de petits coups d’œil par dessus son smartphone. La peau rose et ridée de ses mains qu’elle frotte l’une contre l’autre, le chignon un peu défait, les lunettes sales. Quelque chose le touche, le dépasse. Il ne sait pas quoi. Morges. Elle s’affaire. Il la surveille, veille à ce qu’elle descende du train sans trébucher, s’assure que quelqu’un l’attend sur le quai.
Il ne le sait pas encore, mais c’est aujourd’hui qu’il a commencé à devenir un homme.

 

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