les minuscules

le souvenir
 
Il était saoul. Très saoul. Il fallait bien ça pour se laisser tatouer par Jorge. L’aiguille tremblait et lui semblait immense. Il avait un peu peur et savait que ce ne serait pas du grand art. Mais il le voulait ce tatouage, ce souvenir. Il voulait marquer dans sa chair le départ, l’exil. Il voulait une trace de ce pays, son pays que Pinochet avait pris et le forçait à quitter.
Aujourd’hui, plus de quarante plus tard, il regarde Genève par les fenêtres du tram. Il va garder ses petits-enfants. Il est à la retraite. Il a travaillé ici toute sa vie, monté lentement les échelons d’une entreprise suisse et a finalement pu offrir un petit pavillon résidentiel à sa famille. Il a réussi. Et ses enfants encore mieux que lui. La Rolex qu’il porte, un peu gêné, est le dernier cadeau de son fils. Mais il n’a pas oublié qui il était, ce en quoi il croyait, ce qu’il a dû quitter. Dès que le temps le permet, comme aujourd’hui, il met une chemise à manches courtes que tout un chacun puisse voir son « amor » entouré d’un cœur et surmonté d’une fleur. Le tracé est épais, l’encre a bavé. Ses enfants se moquent de ce dessin grossier et naïf, mais lui, il l’aime et ne renoncera jamais à le montrer.

 

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