les minuscules

 

le tofu

 

L’heure creuse, le piment grésille dans le vide. Les clients sont rares, il faut tuer le temps jusqu’au soir. Plus personne ne veut jouer aux cartes avec lui, il gagne trop souvent. Il se rabat sur son téléphone portable, regarde une série qui l’ennuie. Il refait les comptes dans sa tête, les affaires sont bonnes. L’appartement, les frais de l’université pour Lin, tout est payé grâce au tofu. Il essaiera encore de la convaincre de laisser tomber son petit boulot de serveuse, qu’elle se concentre sur les études. C’est pour ça qu’ils sont là, après tout. Lui travaille, elle étudie. Ling est la première du village à réussir à entrer à l’université. Il l’admire. Elle rougit toujours lorsqu’il le lui dit. Leur matriarche respective n’aimait pas trop l’idée qu’ils vivent sous le même toit, mais finalement, elles se sont rangées à l’évidence : sans famille en ville, ils ne pourraient pas vivre comme il faut, comme des Naxi*. Ils seraient mieux ensemble que seuls. Il voulait partir tenter sa chance en ville, mais il avait peur de vivre loin des siens. Il s’est vite rassuré, il y a beaucoup de Naxis à Lijiang, simplement aucun de leur famille. Ils ne vivent pas tout à fait comme au village, mais ils ne vivent pas complètement différemment non plus. Deux jeunes filles l’ont invité à les rejoindre la nuit. Il est grand et beau, il a toujours eu du succès. Mais elles ont cessé plutôt rapidement, peut-être parce qu’il vit avec Ling. Il n’était pas vraiment déçu. Il ne sait pas si elle invite des hommes, elle n’a pas de chambre particulière dans leur appartement. Il aimerait continuer à vivre avec elle lorsqu’elle aura terminé ses études. Mais dans un appartement plus grand où Ling aurait son espace à elle. Il espère qu’elle l’y invitera.

 

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*Ethnie chinoise qui vit dans la Province du Yunnan. Leur organisation sociale est traditionnellement matrilinéaire. Les individus ne quittent jamais la maison de leur lignée maternelle et la vie s’organise autour d’une matriarche (la politique et l’élevage des bêtes sont du ressort des hommes). Les femmes en âge d’avoir une vie amoureuses sont les seules à posséder un espace privatif où elles reçoivent leurs amants dans le plus grand secret. Il n’y a pas de mariage et il n’est pas honteux pour une femme de ne pas connaître l’identité du père de son enfant. Le mot de « jalousie » n’existe pas dans la langue naxi. Les communistes ont durement réprimé ce mode de vie par le passé, sans succès.