les minuscules

 

Le collègue

 

Mon livre. Il sent l’encre. Il est encore emballé par paquets de dix. Il m’en faut deux, vingt exemplaires. C’est lourd. Mon éditeur me tend un cornet en papier, un sac de boutique. Sa femme doit l’avoir gardé et rangé sous l’évier, comme on le fait toutes. Les petites anses me cisaillent les doigts. Je m’arrête. Je savoure la soirée qui tombe sur le quartier de la gare. Je savoure le tiraillement de la peau qui prouve que mes mots se sont incarnés dans le papier. Je repars. Un déchirement, un bruit. Le sac est cassé, les livres sont tombés. Bien serrés dans leur cellophane, ils ne sont même pas cornés. Pourtant, un chevalier servant se précipite. Il est maigre, ses dents sont gâtées, sa peau jaunâtre. Mais il sourit comme si sa vie en dépendait. Il m’aide, il court me chercher un autre sac au tabac du coin. Il tripote le bouquin, me demande si c’est drôle, je lui dis que non, pas tellement. Et lorsqu’il comprend que j’en suis l’auteure, son regard s’illumine encore davantage. Lui aussi, il aime écrire des trucs. Il me raconte un champ de pavot. Un champ de pavot-héros qui corromprait des téléphones portables et déjouerait ainsi les complots de l’ONU. Et lorsque je lui dis qu’il ne devrait pas dévoiler ses idées, surtout pas à d’autres écrivains, il me répond qu’il croit que les idées sont faites pour courir, comme les champs de pavot.

 

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