les minuscules

 

Le voyage

 

Je m’assieds enfin dans le train. En diagonale, un costume cravate de bonne facture me fixe, en prédateur. Ce regard si commun du garçon qui espère devenir homme en possédant les femmes. Je détourne la tête. En face de moi, une belle bourgeoise m’observe, s’arrête sur ma bouche et mes mains. Elle se compare à moi, me désire même peut-être un peu. À côté d’elle, un businessman élégant, hausse la voix au téléphone. Concentré, il nous jette de petits coups d’œil inconscients, écarte les jambes et les bras, histoire d’occuper le territoire de son grand corps. De l’argent, du pouvoir, du désir dans le train. Et eux. Elle, motif léopard au slogan doré, mocassins en faux cuir, blond de coiffeur mal exécuté et bijoux grossiers. Lui, largement bedonnant, chemisette rose, pantalon mal coupé, pochette de contrefaçon et toujours des mocassins. Nouveaux retraités, ils n’ont même pas le bon goût d’être jeunes. Elle somnole sur son épaule, le front contre son cou. Il a pris sa main et caresse son pouce en regardant défiler le paysage. De petits commerçants, des concierges peut-être. Pourtant, la force et la beauté, c’est bien sur leur banquette qu’elles voyagent.

 

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