les minuscules

 

Le portrait

 

La gare fourmille. Je tiens mon sac serré contre ma poitrine, j’ai mal aux pieds, j’ai envie de silence, de calme, d’un banc, d’une petite place pour lire en attendant la grosse machine qui me ramènera à la maison. Mais rien, trop de places assises attireraient les SDF et autres indésirables. Je laisse mes yeux couler sur les gens, leurs vêtements, leurs mains, leurs tics. Et puis le dos d’un téléphone m’accroche. Un visage, reconnaissable entre mille, se détache sur la coque protectrice. Mao. Mao Zedong sur un téléphone, à Lausanne, en Suisse. Une femme bien habillée, manteau asymétrique, bijoux de créateurs, sac de qualité, tient la chose bien serrée dans sa main. J’ai oublié le monde et la fatigue, je ne pense plus qu’à la Chine, à son Grand Bon en avant et à sa Révolution culturelle menés par son grand leader, son grand criminel si joliment peint sur un téléphone en gare de Lausanne. J’interroge la femme, elle rougit légèrement. Oui, oui, c’est bien un portrait de lui, mais ça n’a rien voir avec ses idées, c’est juste le tableau, le tableau était si beau qu’elle l’a pris en photo et l’a transformé en une coque pour son téléphone. Je réprime la gifle qui me démange la main. Et je me demande si des Chinois bien habillés transforment des portraits d’Hitler en objets de mode. Parce que c’est si beau.

 

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